Interview Didier Faure, fondateur d’Energ IA Transition et de Transit-ON
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Entrepreneur engagé et passionné de wingsuit et basejump, Didier Faure est le fondateur d’Energ IA Transition, une initiative visant à réfléchir aux utilisations des nouvelles technologies dites « IA » afin d’accélérer la décarbonation des territoires. Depuis 2023 il développe l’activité de l’entreprise genevoise Transit-ON Sarl, bureau de conseil aux entreprises et pouvoirs publics en transition énergétique et stratégies durables. Son approche combine vision stratégique, innovations et compréhension des enjeux énergétiques. Didier Faure applique à la transition énergétique la même exigence que dans les sports extrêmes: précision, anticipation et maîtrise des risques.
Transition énergétique et intelligence artificielle, on parle de plus en plus de ce couple indissociable. Concrètement dans quels domaines voyez-vous des avancées majeures?
D.F.: Je pense que l’informatique au sens large est devenue essentielle pour la transition énergétique. L’informatique avec ses différentes variantes d’IA, de LLM, de machine learning ou de gestion des données. L’informatique au sens large est un passage obligatoire pour gérer plein de choses, et notamment dans la transition énergétique. Pour décarboner, l’IA est utile à plein d’endroits. Décarboner ne consiste pas seulement à remplacer une technologie par une autre. C’est surtout apprendre à piloter des systèmes complexes : réseaux électriques, bâtiments, mobilité, industrie, chaînes logistiques. Or ces systèmes génèrent des volumes de données gigantesques, et il est essentiel d’avoir des outils performants pour gérer ces complexités.
Pouvez-vous donner des exemples concrets par rapport à l’utilisation de l’IA, que ce soit au niveau de la construction et de l’immobilier?
D.F.: Je peux découper cela en trois axes. Le premier axe concerne les données. Il y a énormément de données énergétiques multifluides (électricité, chaleur, froid, eau, etc…) de tous les côtés, dans tous les domaines, et l’informatique permet de gérer ces données. On parle tous de data lake, soit des lacs où les entreprises mettent toutes leurs données. Mais en pratique, on est davantage sur des data swamp, des échantillons de données ou des marécages de données sous-exploitées que l’on pourrait extraire pour gérer des réseaux.
Le second axe concerne plutôt le travail des consultant et ingénieurs. Ils sont aussi en train de vivre une révolution, dans le sens où on peut être augmenté ou assister d’IA pour avoir un meilleur accès à la connaissance, générer de meilleurs dossiers, rapports, pdf et mieux expliquer la complexité des choses.
Quant au troisième axe, ce sont toutes les initiatives IA qui se mettent en place pour aider des corps de métier de manière transversale. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons créé l’événement Energ-IA Transition: rassembler les acteurs de l’informatique, de l’énergie et de la durabilité, parce qu’ils ne parlent pas le même langage. Mais il serait dommage qu’ils se passent de l’IA dans leur domaine respectif.
Est-ce que l’IA peut permettre à ces trois différents acteurs de mieux se comprendre, alors qu’on a l’impression qu’ils fonctionnent en silos?
D.F.: Tout le monde dit qu’il faut être transversal aux silos, mais je ne partage pas cet avis. Chaque silo a son domaine d’expertise. Un informaticien ne va jamais faire un travail d’énergéticien et ce dernier ne fera pas un travail de stratégie RSE. De même, celui qui s’occupe de responsabilité sociétale des entreprises, d’environnement et de gouvernance ne saura jamais faire des lignes de code. Par contre, il faut des chefs d’orchestre capables de faire fonctionner les silos ensemble.
Aujourd’hui, la Suisse dispose-t-elle de suffisamment de chefs d’orchestre?
D.F.: Il y a un problème d’expertise transversale. Les gens de l’informatique, de l’énergie et de l’environnement sont chacun de leur côté, alors qu’en fait la transition énergétique est pluridisciplinaire. Il faut vraiment travailler de façon transversale. Typiquement, quand on parle d’IA et d’énergie, tout le monde pense à la consommation d’énergie de l’IA. Personne ne pense à l’optimisation qu’elle permet d’engendrer. A notre conférence, nous avons montré que des algorithmes informatiques permettent d’optimiser le fonctionnement des bâtiments, les réseaux de chaleur, ce qui permet de gérer les appels de puissance électrique. L’IA est un outil, un couteau suisse avec lequel on peut faire plein de choses. Je pense que le côté énergie et transition énergétique n’est malheureusement pas assez abordé avec l’IA. Les bureaux d’ingénieurs et de conseils, par exemple, ne voient peut-être pas assez les évolutions actuelles, notamment sur les rapports que l’IA est capable de fournir. Ils ne sont généralement pas conscients que l’on est en train d’électrifier l’intelligence comme on a électrifié les machines. Ceux qui ne s’adaptent pas vont se faire dépasser.
Certains pointent que l’IA est énergivore.
D.F.: Le bilan peut clairement être positif entre ce que les IA peuvent apporter à la transition énergétique et ce que leur utilisation peut représenter comme consommation d’énergie. Dans le contexte de la transition énergétique, l’IA peut être un accélérateur de décarbonation. L’exemple de l’entreprise Dyneo est parlant. La consommation électrique qu’ils utilisent pour optimiser un chauffage à distance, c’est un rapport de 1 pour 1000. Autrement dit, pour une unité de consommation électrique via l’IA, on économise 1000 unités thermiques pour optimiser le chauffage. D’ailleurs, au passage, beaucoup de monde confond énergie et électricité. Il y a un gros biais cognitif et sociétal à ce niveau. L’électricité représente 20% de notre consommation d’énergie. Quand on parle de consommation de l’IA, on parle donc de quelques pourcentage (pour le moment) sur ces 20% de consommation d’énergie globale. Le véritable problème se situe sur les 80% restants, qui plus est quasiment tous d’origine fossile. Donc si quelques pourcents des 20% permettent d’optimiser les 80% les plus problématiques, le pari est gagnant. Autre exemple : les visioconférences. Elles consomment un peu d’électricité, mais réduisent significativement la consommation d’énergie si l’on doit prendre un moyen de transport pour rencontrer son interlocuteur.
Avez-vous un exemple concret un peu local de transition énergétique à partager?
D.F.: Prenons le cas des TPG. Une partie de leur flotte est déjà électrifiée et 300 bus électriques supplémentaires vont être mis en circulation. Cela entraîne des changements majeurs dans la gestion du réseau électrique, car les appels de puissance des bus électriques sont très importants. Il faut gérer simultanément les batteries et l’équilibre du réseau. Ce type de pilotage ne peut pas se faire avec un cerveau humain. Il nécessite des systèmes informatiques capables de traiter ces données en temps réel. Si l’on veut aller plus loin dans l’électrification et optimiser la gestion du réseau, on évolue vers des smart quartiers, des smart grids, vers des smart cities, pour reprendre des thermes classiques. L’optimisation des réseaux électriques ne repose pas sur de simples automatismes ou boutons poussoirs, mais sur des algorithmes sophistiqués. Or, ils sont indispensables pour décarboner. L’informatique est donc un outil essentiel de la transition énergétique. Remplacer 300 bus thermiques par 300 bus électriques permet de réduire significativement les émissions de CO₂, et il faut gérer et optimiser le réseau électrique en conséquence.
Avez-vous une idée de combien de pourcents?
D.F.: Si on fait un petit produit en croix, un moteur thermique, c’est 20 % d’efforts mécaniques et 80 % de chaleur. Un moteur électrique, c’est l’inverse, soit 80 % d’efforts mécaniques et 20 % de chaleur. Il faudrait trouver des études là-dessus, mais il est clair qu’avec l’électrification, on réduit au moins de moitié, voire davantage les émissions de CO2. Et on peut aisément concevoir l’aide de l’IA pour gérer cette électricité. Car recharger un bus électrique nécessite d’énormes appels de puissance. Donc cela veut dire derrière de l’automation industrielle, de la gestion du réseau. Cela signifie qu’il faut peut-être mieux recharger entre midi et 14h quand il y a du soleil plutôt que la nuit quand on achète du gaz. C’est le premier axe évoqué précédemment : le côté data-driven et big data qui concernent la gestion du réseau. Et plus on va électrifier, plus il y aura des batteries, plus cela deviendra complexe. Cela nécessite du matchmaking entre l’offre et la demande d’électricité. Le pétrole et le gaz se stockent facilement, l’électricité beaucoup moins. Donc des algorithmes, des calculs, sont nécessaires pour gérer cette complexité.
Quels sont les principaux freins à l’utilisation de l’IA dans la transition énergétique, notamment de ceux qui gèrent les réseaux, ou également les acteurs de la construction et de l’immobilier qui sont une minorité à penser en termes d’optimisation énergétique et décarbonation dès le début d’un projet?
D.F.: Il y a plusieurs réponses à cette question. A ce sujet, une étude de l’IMD est excellente. La mission des grands opérateurs d’infrastructures énergétiques est de garantir la stabilité du réseau électrique en place, d’éviter des incidents. Pour eux, l’IA est un outil parmi d’autres. Le recours aux innovations est donc limité. Elles doivent d’abord être testées avant d’être adoptées, ce qui est compréhensible.
D.F.: Les innovations sont davantage présentes dans le médical, au contraire de l’immobilier et de la construction. Voici un exemple qui me semble très représentatif: je connais une entreprise qui aide des médecins à faire des rapports médicaux. Le médecin dicte une consultation et obtient ensuite un rapport médical structuré, validé, en lien, qui peut être directement envoyé.
D.F.: Pourquoi une solution comparable n’existe-t-elle pas pour le secteur du bâtiment? Pourquoi les ingénieurs qui ont un téléphone ne pourraient-ils pas visiter un bâtiment, et avec l’aide de l’informatique, générer ensuite un rapport, par exemple CECB, voire un appel à subventions, une recherche de construction durable, voire un audit? En fait, beaucoup de processus pourraient être semi-automatisés grâce à l’IA comme c’est le cas dans le médical. Ce secteur est davantage tourné vers les innovations. Il a l’argent, veut innover et il y a une forte concurrence. En revanche, le secteur immobilier, comme exprimé dans le mot, est plus immobile. Il faut aller doucement, ne pas trop déstabiliser ce qui est en place. Il y a beaucoup de lobbying et de freins, ce qui est dommage. Je pense qu’il y a vraiment un gros travail à effectuer dans ce secteur. D’après ce que je vois du côté médical, l’immobilier a 10 ans de retard.
Et une IA capable d’alerter en temps réelle les acteurs de la construction ou de l’immobiliers sur les réglementations environnementales à respecter ou des programmes de subventions?
D.F.: Cela pourrait effectivement aider les acteurs à devenir plus rapides dans leurs recherches et prises de décision.
Comment voyez-vous l’évolution de l’IA dans les 5 prochaines années? Est-ce que ça sera un outil d’optimisation, d’aide à la décision stratégique, un acteur quasi-autonome de la gestion énergétique, ou tout à la fois?
D.F.: En fait, une partie de tout cela existe déjà. Le réseau électrique européen n’est pas géré par des boutons-poussoirs, mais de grands centres de contrôle dotés de systèmes informatiques complexes. Quand un blackout en Espagne se produit, c’est en raison d’un problème dans le système de régulation du réseau électrique. Tout est déjà géré par l’informatique. Donc cela dépend de ce qu’on appelle l’IA. Il est évident qu’elle continuera à se développer et l’informatique aura toujours de plus en plus de place.
Par ailleurs, la souveraineté numérique serait aussi un excellent sujet. Donc, si on parle d’IA et d’LLM en Suisse, autant utiliser des LLM « faits maison ». Et, quand on parle de compétences, il en faut autant que des outils. Et ces derniers offrent peut-être l’opportunité de revisiter nos rapports avec les GAFAM. L’objectif pourrait être de trouver nos propres outils en partant par exemple de l’open source. Dans l’IA, quand on traite des cas d’utilisation par les services publics, il vaut la peine de se pencher sur la sobriété, la résilience et les dépendances. Les GAFAM fournissent certes des services incroyables, mais nous avons aussi des choses intéressantes en Suisse. L’EPFL a créé le LLM Apertus. Il est déjà capable de donner un premier niveau de services. Nous sommes en train d’étudier cela et les résultats sont très probants pour des usages de niche. Gérer le réseau électrique de Genève, c’est une niche. Une niche pour Microsoft ainsi que d’autres acteurs, au cas par cas.
Et aujourd’hui, Apertus donne déjà des résultats probants à ce niveau?
D.F.: J’ai parlé d’Apertus, mais ce n’est pas forcément le bon outil pour ce que je viens de mentionner. Il faut des outils adaptés aux besoins, comme dans toute industrie. On n’utilise pas un marteau pour visser un placard. En réalité, j’ai l’impression qu’Apertus peut être bon pour générer des dossiers techniques. On est en train de faire des tests pour l’audit d’un bâtiment. Il ne nécessite pas chatGPT et son énorme LLM mondial avec tout le travail qu’il y a derrière. Par contre, on peut prendre tout à fait une IA locale et la développer. Infomaniak propose son IA. On peut imaginer travailler avec des IA open source développées en local pour faire ce genre de travail. Il n’y a pas besoin d’un bazooka pour attraper une souris.
Pensez-vous que les conditions cadres en Suisse sont favorables à des initiatives locales alors que dans l’administration publique, les GAFAM sont privilégiées?
D.F.: C’est une question de stratégie, de décisions politiques. De manière générale, les gens, y compris les politiques, sont mal informés. Tout se développe à grande vitesse. Il y a 5 ans, avant le Covid, on ne parlait pas de durabilité. Après le Covid, il y a eu une forme d’épiphanie, de prise de conscience liée aux problèmes environnementaux et climatiques. Puis la guerre en Ukraine a éclaté. Tout le monde a mieux compris ce que signifient le mot « kilowattheure ». L’Europe a pris conscience qu’elle était dépendante du gaz russe et désormais, nous sommes dépendants du gaz naturel liquéfié américain. Et actuellement, nous vivons une nouvelle prise de conscience. Notre industrie est en Chine, nos données sont aux Etats-Unis, nos ressources fossiles viennent des pays extérieurs (ex.: pays d’Orient, États-Unis, Russie). Cela nous rend dépendant de tous ces acteurs. et l’Europe a raison de se demander comment sortir de ses dépendances. Nous vivons dans une nouvelle dynamique passionnante et pouvons remercier Trump d’avoir montré un management que l’on pourrait qualifier de « toxique », d’avoir créé un peu le bazar dans la géopolitique mondiale. Désormais, nous avons envie de plus de souveraineté. Les acteurs européens, suisses, plus éthiques et qui prônent la souveraineté numérique pourraient reprendre une part du gâteau. En tout cas, c’est dans cette direction-là qu’il me semble intéressant de continuer de construire, de consolider.
Quel sera l’impact de l’IA sur l’emploi au niveau des métiers liés à la transition énergétique?
D.F.: Prenons un exemple simple. Imaginons qu’actuellement, pour un ingénieur, faire le bilan carbone d’un parc de 10 bâtiments prend cinq jours. Cela comprend le temps de déplacement pour aller rencontrer les parties prenantes, récupérer les données, les consolider dans un tableau Excel, rédiger un fichier Word ou OpenOffice, puis au final générer un bilan carbone et aller le présenter au client. Dans trois ou quatre ans, je pense qu’en une journée, un ingénieur pourra faire la même tâche. Il ne perdra pas son emploi, mais il pourra faire en un jour ce qui lui prend actuellement cinq jours.
Il ne perdra certes pas son emploi, mais ce sera un problème pour les ingénieurs qui prennent davantage de temps pour faire le même travail, non?
D.F.: Le bureau d’ingénieurs qui prendra cinq jours pour un bilan carbone et le vendra trop cher disparaîtra. Et ces emplois seront repris par le bureau d’ingénieurs efficient ou un nouveau bureau d’ingénieurs. En fait, il y a un besoin énorme de décarboner, de bilans carbone et d’études énergétiques. Pour atteindre l’objectif net zéro en 2050 que la Suisse s’est fixée, il faut passer de 1% de rénovation du parc immobilier à 4% par année.
Mais nous faisons face à un manque de formation, de main-d’œuvre qualifiée, pour faire cette transition.
D.F.: D’après ce qui se dit, il manque 100 000 personnes en Suisse romande pour atteindre les objectifs de décarbonation du parc immobilier. Sans parler des bureaux d’ingénieurs en amont. Donc si la Suisse veut atteindre ses objectifs environnementaux, l’IA pourrait aider le mouvement, et créer davantage d’emplois et d’opportunités qu’elle n’en détruira.
Pensez-vous réellement que la Suisse est capable d’atteindre les objectifs des Accords de Paris?
D.F.: Je vais tourner les choses différemment. Est-ce que vous pensez que le pétrole est une ressource inépuisable? Non. Donc, cela se produira. On sait qu’au niveau des échéances, le monde politique est capable de flexibilité. Ce sera en 2060, voire 2070, mais il y aura une accélération de la transition énergétique, car nous n’avons pas le choix. Surtout sur le continent européen. Nous n’avons pas d’énergie fossile sur notre territoire. C’est donc une simple équation mathématique.
Les Accords de Paris datent de 10 ans. Cela ne date donc pas de hier et l’accélération se fait attendre.
D.F.: A l’échelle d’une civilisation, 10 ans n’est rien.
Certes, mais on ne peut pas attendre 2049 pour accélérer et atteindre les objectifs des Accords de Paris.
D.F.: Il y a dix ans, vous étiez journaliste. Est-ce que la transition énergétique vous intéressait ? Probablement pas. Et c’est justement ce type d’exemple qui montre à quel point les choses ont évolué. Il y a 10 ans, la transition énergétique était souvent perçue comme un sujet militant et marginal. Il n’était ni central ni sociétal. Aujourd’hui, on parle de cadres légaux, de nouvelles réglementations, de recours en justice. La Suisse a même été attaquée par des retraités pour ne pas avoir atteint ses objectifs climatiques. Il y a des tensions territoriales, des batailles juridiques, et dans l’immobilier, c’est presque une guerre ouverte pour transformer les modèles d’affaires. Si on fait un peu de philosophie, en prenant Schopenhauer et les trois étapes de l’atteinte d’une vérité, toute vérité est d’abord ridiculisée. Ensuite, elle est combattue et au final, elle devient une évidence. La transition énergétique est clairement passée de la première à la seconde étape. Elle n’est plus ridiculisée. Elle est désormais contestée, débattue, attaquée, ce qui signifie qu’elle est devenue centrale. La prochaine étape sera son évidence. Si on regarde dix ans en arrière, je lançais mon premier projet de mobilité électrique et personne n’y prêtait attention. L’action de Tesla se traitait à 2 dollars. Aujourd’hui, elle dépasse 400 dollars.
Le combat contre la transition énergétique reste toutefois féroce depuis la réélection de Trump.
D.F.: Tout le monde dit qu’il y a un retour de bâton avec Trump. Oui, il y a comme une petite erreur dans le code avec cette présidence américaine. Mais il faut plutôt regarder du côté de la Chine. Elle est en train de produire plus de batteries de panneaux photovoltaïques que le monde n’est capable d’en absorber. En 2024, la Chine a atteint ses objectifs de réduction des émissions de CO2 fixés pour 2025, soit avec un an d’avance. Elle a aussi par exemple planté plus de 66 milliards d’arbres dans le cadre de son projet de Grande Muraille Verte, un vaste effort d’afforestation visant à endiguer l’avancée des déserts du Gobi et du Taklamakan. Leur objectif est d’atteindre près de 100 milliards d’arbres d’ici 2050. Une de mes propositions, pour ouvrir les esprits, et motiver les acteurs de la transition nécessaire: Ne regardons pas les problèmes causés par Trump, mais plutôt les solutions que développe la Chine et que l’on développe aussi très activement en Europe et partout ailleurs dans le monde!
Revenons à la Suisse. La transition énergétique est-elle donc en marche pour les acteurs de la construction et de l’immobilier?
D.F.: Oui, et les acteurs immobiliers qui n’atteignent pas leurs objectifs climatiques rencontreront des problèmes. Des problèmes légaux, parce que les législateurs deviennent plus strictes. Est-ce qu’on va assez vite? Non, clairement pas. Mais on avance toujours plus fort dans la bonne direction, il faut continuer en ce sens.
Et dans la construction?
D.F.: Regardons Genève, premier canton qui a légiféré sur la traçabilité des matériaux de construction pour baisser les émissions carbone de ce secteur clé. C’est une grande avancée. Après, c’est de la politique, il faut donc mettre cette loi en application. Relevons que c’est un sujet qui n’existait même pas il y a 5 ans. Imaginons ce que ce sera dans 5 ans. Il y a ceux qui sont déjà en avance, ceux qui prennent le train en marche et ceux qui qui ramasseront les morceaux derrière. Dans l’immobilier, les acteurs qui se lancent le mieux dans la transition énergétique prendront des parts de marché dans les dix prochaines années. Et ceux qui sont derrière en perdront.
Effectivement, il y a toujours des aveugles.
D.F.: L’évolution est même schizophrénique entre les deux côtés. Cela s’écartèle, mais je reste confiant. Il faut être positif et aller de l’avant. Quand on va dans les écoles et que l’on discute avec des jeunes, on voit que beaucoup d’entre eux sont conscients des enjeux environnementaux. Autre exemple: l’aviation. Si on prend l’exemple de l’aéroport de Genève qui veut décarboner tout en augmentant le trafic, c’est totalement schizophrénique. L’aéroport de Genève sera inévitablement décarboné. Quand le kérosène sera à 10 francs le litre, il y aura beaucoup moins d’avions. Qu’on le veuille ou non. Et ce sans parler des perturbations atmosphériques dues au changement climatique en cours et inéluctables.
Mais les alternatives au kérosène se développent, non?
D.F.: Récemment, le Shift Project a présenté un rapport sur le bilan de l’aviation décarbonée. Il n’y a aucune solution à l’échelle. Même les biocarburants ne seraient pas suffisants. Par exemple, en France, si on utilisait toutes les ressources agricoles pour produire du biocarburant, il n’y en aurait pas assez pour faire circuler la flotte de poids lourds du territoire. Donc on ne parle même pas des avions. L’aéroport de Genève verra sa fréquentation baisser, car c’est inéluctable. En plus, l’impact de l’instabilité climatique liée au réchauffement sera majeur. Les pilotes s’attendent à des variations de météo plus violentes dans les airs, donc il y aura moins d’avions. Ainsi la dynamique de la Genève internationale changera. Genève changera. Mais ce sujet n’est pas traité ou mal traité, car il n’est pas agréable à entendre ni très vendeur pour un politique. Aujourd’hui, comme partout, à Genève, on veut la croissance. Pour moi, le Covid, a été un stress test grandeur nature, une sorte entraînement pour affronter les chocs futurs. Je crois toutefois que les politiques commencent à sentir le vent tourner. Il suffit de regarder comment Trump veut le Groenland, le retrait de millions de dollars de contributions financières des Etats-Unis aux organisations internationales à Genève, la réorganisation géopolitique au niveau mondial. Les BRICS se consolident d’un côté, les États-Unis se renferment sur eux-mêmes et l’Europe s’interroge sur la manière de réagir. En même temps, les budgets pour l’armée grimpent. Quand on prend un peu de recul, cela pourrait faire penser au livre 1984, de George Orwell. Chacun des blocs majeurs de la planète développe ses propres stratégies et politiques pour influencer ses intérêts et ses territoires. Et en Europe, la décarbonation répond clairement à un double enjeu: maintenir un climat vivable et soutenable, ainsi que garantir notre souveraineté énergétique. Actuellement, nous restons fortement dépendants de pays tiers. Et si l’IA peut nous aider à développer de nouveaux outils et réduire nos dépendances, il serait judicieux de l’utiliser, de manière stratégique et responsable.


